Public et privé dans la formation professionnelle : cessons le faux débat, construisons le vrai…
Le débat entre public et privé dans la formation professionnelle est souvent caricatural. Il est temps de dépasser les oppositions stériles pour construire un modèle complémentaire et efficace.
1. Le service public : un socle théorique et un garant de l'équité républicaine
Le système public de formation professionnelle (lycées professionnels, CFA publics, universités) remplit une mission que le marché ne peut assumer seul : garantir l'accès à une formation certifiée, gratuite ou quasi-gratuite, sur l'ensemble du territoire. Il délivre des diplômes d'État reconnus par tous les employeurs et constitue le référentiel national des compétences. La formation professionnelle continue a notamment pour objet de favoriser l'insertion ou la réinsertion professionnelle des travailleurs, de permettre leur maintien dans l'emploi, de favoriser le développement de leurs compétences et l'accès aux différents niveaux de la qualification professionnelle. Cette ambition est structurellement portée par la sphère publique.
Cependant, cette promesse d'égalité se heurte à une réalité : le public forme bien, mais il ne peut pas former tous ceux qui le souhaitent, faute de capacités d'accueil suffisantes. C'est là que la complémentarité devient nécessaire et non le choix de l'un contre l'autre.
2. Le privé : une machine à insertion professionnelle grâce à l'alternance
Les CFA et organismes de formation privés ont développé un avantage structurel majeur : leurs réseaux d'entreprises partenaires et leur culture de l'alternance. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Six mois après leur sortie d'études, 62 % des apprentis de niveau CAP à BTS sont en emploi salarié, selon les données croisées de la DARES, de la DEPP et d'InserJeunes. En comparaison, parmi les lycéens professionnels et étudiants de niveau CAP à BTS, 41 % seulement sont en emploi salarié six mois après leur sortie d'études en 2024.
L'écart est de 21 points. Il s'explique en partie par l'effet réseau propre aux CFA privés : selon la précédente publication DEPP-DARES portant sur la cohorte sortie en 2023, 27 % des sortants de l'apprentissage travaillaient directement chez l'employeur où ils avaient effectué leur apprentissage. La proximité avec les entreprises n'est pas un détail pédagogique : c'est un levier d'insertion direct.
3. Le déficit de places dans le public : le privé comme soupape devenue structurelle
Le manque de capacités dans le système public de formation initiale (lycées professionnels, CFA publics) est documenté ; faute de places suffisantes, une partie des candidats à l'apprentissage ou à une filière professionnelle publique ne trouve pas de solution dans le public et se tourne vers l'offre privée. Ce constat de saturation se double d'un second problème, distinct mais révélateur des mêmes limites du système : l'accès à la formation tout au long de la vie reste très inégalitaire selon la catégorie socioprofessionnelle. Selon l'Observatoire des inégalités, 68 % des cadres ont suivi au moins une formation au cours de l'année, contre 33 % seulement des ouvriers.
Cette statistique ne porte pas sur le manque de places dans le public initial, mais elle illustre, sur le terrain de la formation continue, un système qui, malgré ses ambitions universalistes, laisse une partie des publics sur le côté. Par ailleurs, le Céreq souligne que les inégalités d'accès à la formation sont souvent imputées à un différentiel d'intérêt, comme si chacun avait la même capacité à se projeter dans l'avenir et comme s'il suffisait d'aspirer à se former pour accéder à la formation.
Face à cette double contrainte de saturation de l'offre initiale et d'inégalités d'accès à la formation continue, les CFA et OF privés ont absorbé une demande que le public ne pouvait pas satisfaire seul. La loi du 5 septembre 2018 a supprimé la procédure d'autorisation d'ouverture des CFA ainsi que la carte des formations en apprentissage, qui relevaient de la compétence des régions. La création d'un CFA nécessite désormais une simple déclaration. Ce mouvement de libéralisation a permis une montée en puissance rapide de l'offre privée pour combler un manque réel.
4. La formation continue des salariés : le quasi-monopole du privé sur un besoin vital
C'est peut-être le point le plus ignoré du débat : la formation des salariés en poste est portée très largement par les organismes privés, même si le public conserve une présence sur ce segment via des structures comme le Cnam ou les Greta. Selon le rapport sur l'usage des fonds de la formation professionnelle de France Compétences, le plan de développement des compétences a enregistré en 2023 environ 4,5 millions d'entrées en formation financées avec le concours d'un financement public ou mutualisé, correspondant à des actions courtes de 19 heures en moyenne, pour un coût unitaire de 609 euros par participant.
Ces formations, destinées à l'adaptation au poste et à l'évolution des métiers, sont majoritairement dispensées par des organismes de formation privés. En 2024, un peu plus de trois milliards d'euros ont été engagés au titre de la formation des salariés, dont 84 % dans le cadre du plan de développement des compétences, confirmant le poids prépondérant de ce dispositif tourné vers l'offre privée. Les employeurs n'ont ni le temps ni les moyens pédagogiques de former leurs équipes seuls : les OF privés jouent un rôle d'interface indispensable que l'institution publique ne peut pas remplir avec la même agilité.
5. Construire une vraie coopération : la question n'est pas « qui », mais « comment ensemble »
Le vrai débat n'est pas de savoir si le public ou le privé forme mieux. C'est de comprendre comment articuler les deux au service des besoins réels des territoires et des individus. Le Céreq pointe les manques du système de formation professionnelle qui pénalise toujours les moins qualifiés, et cela vaut autant pour le public que pour le privé. Ce qui manque, c'est un pilotage territorial cohérent.
France Compétences a contribué à hauteur de 800 millions d'euros au Plan d'Investissement dans les Compétences, soutenu le CPF avec plus de 1,4 million de formations financées et financé la formation de 856 000 jeunes en contrat d'apprentissage pour 9,4 milliards d'euros. Ces fonds publics financent indistinctement des structures publiques et privées : la séparation est donc déjà largement artificielle sur le plan financier. Ce qu'il faut construire, c'est une gouvernance partagée (Régions, branches professionnelles, rectorats, OF) pour que chaque acteur joue son rôle là où il est le plus efficace, sans gaspillage ni redondance.
