Projet de loi « Piednoir » : quelles conséquences pour les CFA et organismes de formation ?

Le projet de loi porté par le sénateur Stéphane Piednoir vise à réformer le financement et la régulation de l'apprentissage. Voici les impacts majeurs à anticiper pour les CFA et organismes de formation face à ces nouvelles directives.

Par EDERIALecture : 8 minRéglementation

Dans la presse spécialisée et dans les débats parlementaires, l'expression « loi Piednoir » (parfois « loi Piednoir-Baptiste ») désigne le projet de loi relatif à la régulation de l'enseignement supérieur privé. Il s'agit, sur le plan juridique, d'un texte gouvernemental porté par le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Philippe Baptiste — le sénateur Stéphane Piednoir en est le rapporteur au Sénat et non l'auteur initial. Ce surnom lui a été donné en séance publique par le sénateur Yan Chantrel lui-même, qui relevait l'influence déterminante des travaux de M. Piednoir sur la version finale du texte.

1) Qu'est-ce que le projet de loi « Piednoir » ?

Le texte répond à une croissance rapide et peu régulée de l'enseignement supérieur privé en France. En dix ans, les effectifs étudiants du secteur privé sont passés d'environ 490 000 à près de 790 000 étudiants, soit désormais plus d'un quart des effectifs totaux du supérieur — une hausse de 34 % depuis 2018. Cette expansion s'explique notamment par la loi « avenir professionnel » de 2018, qui a favorisé l'essor de l'apprentissage : environ 500 nouveaux centres de formation d'apprentis (CFA) ouvriraient chaque année et les crédits publics associés à l'apprentissage seraient passés de 2 à 10,3 milliards d'euros en six ans.

Le rapporteur Stéphane Piednoir et le ministère justifient le texte par plusieurs constats :

  • Des contrôles menés par la DGCCRF sur quatre-vingts établissements ont révélé des pratiques commerciales trompeuses, l'usage illégal des termes « licence » ou « master », des promesses d'insertion professionnelle non fondées, ou encore des faillites en cours d'année ;
  • L'hétérogénéité des statuts, modèles économiques et niveaux de qualité rend le paysage « illisible pour les familles » ;
  • L'absence d'un cadre de reconnaissance unifié empêche d'identifier clairement les établissements sérieux.

2) Enjeux et conséquences de la proposition de loi pour les OF et les CFA

Le texte adopté par le Sénat repose sur un principe : ce n'est plus le statut de l'établissement qui compte, mais la qualité vérifiée de ses formations. Plusieurs mécanismes en découlent.

Il existe deux régimes de reconnaissance. L'agrément, ouvert à tous les établissements privés d'enseignement supérieur, y compris les organismes de formation, sur la base d'une évaluation indépendante (stratégie, offre de formation, politique sociale). L'agrément d'intérêt général (anciennement « partenariat »), réservé aux structures à but non lucratif participant aux missions de service public (type EESPIG), avec contractualisation avec l'État. Ces qualités conditionnent l'accès à Parcoursup, la reconnaissance des diplômes ou l'octroi d'un grade universitaire et la possibilité d'accueillir des boursiers.

Le rapport de commission (20 mai 2026) a ajouté un volet consacré aux organismes de formation relevant du Code du travail, dont les CFA, avec :

  • Un régime d'ouverture parallèle à celui des établissements d'enseignement supérieur ;
  • Une certification de qualité renforcée, prémices d'un « Qualiscore » ;
  • Une interdiction précisée des frais de réservation préalables à l'inscription ;
  • Un encadrement du régime de résiliation des contrats à l'initiative des étudiants ;
  • Une obligation d'information : une « carte d'identité » de chaque formation devra figurer sur tous les documents d'inscription et supports de communication, y compris publicitaires.

De surcroît, le texte prévoit d'élargir la certification Qualiopi à tous les organismes délivrant des formations menant à un titre professionnel inscrit au RNCP, quelle que soit la source de financement — alors que cette obligation ne concernait jusque-là principalement que les formations financées par des fonds publics ou mutualisés (dont l'apprentissage).

D'autres évolutions vont aussi se mettre en place avec l'instauration d'un droit de rétractation pour les étudiants, dans un délai de 30 jours avant le début de la formation. Ainsi que la suppression annoncée du CCESP (Comité consultatif de l'enseignement supérieur privé), ses missions d'évaluation devant être reprises par le Hcéres.

3) Où en est le texte dans la navette parlementaire ?

Le projet de loi « Piednoir-Baptiste » (régulation de l'enseignement supérieur privé), voici les dates clés :

  • 30 juillet 2025 : dépôt du projet de loi à l'Assemblée nationale par Élisabeth Borne et Philippe Baptiste (texte n°1762).
  • 28 janvier 2026 : le texte est retiré par le Premier ministre puis redéposé, modifié, directement au Sénat (texte n°313) par Philippe Baptiste.
  • 20 mai 2026 : adoption en commission de la culture, de l'éducation et de la communication du Sénat, avec un rapport de Stéphane Piednoir intégrant notamment un nouveau volet sur les CFA.
  • 1er juin 2026 : adoption du texte en séance publique au Sénat, en première lecture. Le texte est transmis à l'Assemblée nationale.
  • Depuis le 1er juin 2026 : transmission à l'Assemblée nationale — calendrier d'examen non fixé à ce jour.

Il reste donc, à la date de rédaction de cet article : un examen par l'Assemblée nationale, puis, en cas de désaccord entre les deux chambres, une commission mixte paritaire, avant promulgation et publication des décrets d'application. Le rapporteur souhaite une entrée en vigueur à la rentrée 2027 ; le gouvernement a évoqué la nécessité de délais supplémentaires liés à Parcoursup, avec une piste d'entrée en vigueur des nouvelles dispositions le 1er octobre 2026 pour application à la rentrée 2027, assortie d'un régime transitoire jusqu'en 2029 pour certaines formations déjà référencées.

Par ailleurs, un second texte parlementaire, distinct mais complémentaire du projet de loi relatif à la régulation de l'enseignement supérieur privé, a été adopté par le Sénat : la proposition de loi visant à un meilleur encadrement de l'enseignement supérieur privé à but lucratif pour mieux protéger les étudiants, portée notamment par le sénateur Yan Chantrel. Ce texte, davantage centré sur les pratiques commerciales et les relations contractuelles entre établissements privés et étudiants, poursuit un objectif similaire de protection des usagers, mais repose sur un dispositif juridique distinct.

Cette proposition, plus ciblée sur les relations commerciales entre étudiants ou CFA et organismes privés lucratifs (interdiction des frais de réservation, remboursement au prorata en cas de départ anticipé, remboursement en cas de signature d'un contrat d'apprentissage dans le délai légal de trois mois), a été adoptée à l'unanimité par le Sénat en première lecture le 11 février 2026, puis transmise à l'Assemblée nationale (texte n°2475). Son examen en séance à l'Assemblée reste, lui aussi, à confirmer.

4) Que faire dès à présent pour les OF et les CFA ?

Le texte n'est pas encore définitivement adopté, mais plusieurs orientations sont désormais stabilisées après le vote du Sénat, ce qui permet d'anticiper. Il faut, dans la mesure du possible :

  1. Cartographier son statut actuel : identifier si l'organisme relève du champ « enseignement supérieur » (grades, diplômes) ou du champ « Code du travail » (CFA, titres RNCP), les deux volets du texte n'imposant pas les mêmes obligations.
  2. Anticiper l'extension de Qualiopi : les organismes délivrant des titres RNCP financés hors fonds publics/mutualisés doivent se préparer à entrer dans le champ de la certification.
  3. Auditer les clauses contractuelles et CGV : les clauses de frais de réservation préalables, les clauses de non-remboursement au prorata en cas de départ anticipé et l'absence de droit de rétractation sont directement visées par les deux textes.
  4. Revoir les supports de communication et documents d'inscription : anticiper l'obligation de « carte d'identité » de la formation (nature, reconnaissance par l'État, débouchés réels) sur tous les supports, afin d'éviter tout risque de qualification de pratique commerciale trompeuse.
  5. Se préparer à une évaluation qualité indépendante : le futur rôle central du Hcéres (et la suppression du CCESP) suppose de constituer, en amont, un dossier de preuve de la qualité pédagogique et de la politique sociale de l'établissement.
  6. Suivre activement la navette parlementaire : le calendrier (examen à l'Assemblée nationale, CMP éventuelle, décrets d'application).

5) Ce qu'il faut retenir pour les OF et les CFA

  • Le projet de loi « Piednoir » est en réalité le projet de loi gouvernemental de régulation de l'enseignement supérieur privé, dont M. Piednoir est le rapporteur au Sénat.
  • Le texte introduit deux régimes de reconnaissance (agrément / agrément d'intérêt général) conditionnant l'accès à Parcoursup et la reconnaissance des diplômes.
  • Un volet spécifique aux CFA a été ajouté : interdiction des frais de réservation, encadrement de la résiliation, obligation de « carte d'identité » des formations.
  • L'obligation de certification Qualiopi serait étendue à tous les organismes délivrant des titres RNCP, quelle que soit la source de financement.
  • Le texte a été adopté en première lecture par le Sénat le 1er juin 2026 et attend son passage à l'Assemblée nationale.
  • Une entrée en vigueur est envisagée à la rentrée 2027, avec un régime transitoire possible jusqu'en 2029.